S’épiler n’est pas prendre soin de soi

Disclaimer: dans cet article je parle au féminin car je parle principalement de mon expérience, et l’injonction à l’épilation s’adresse majoritairement aux femmes: cela inclut donc les femmes trans, mais les hommes trans l’ont vécu aussi, ainsi que les personnes non binaires.

Je viens de lire un article très très intéressant sur l’épilation du pubis, au détour d’une ligne j’ai découvert une comparaison que je trouve parfaitement adaptée pour décrire l’épilation: celle de l’épilation avec le mythe de Sisyphe.

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En un mot, Sisyphe est un personnage de la mythologie grecque qui, pour sa punition au Tartare (l’enfer des Enfers), doit monter une pierre énorme en haut d’une montagne puis, une fois le but atteint après un long labeur, il verra sa pierre dégringoler la montagne, et devra recommencer à remonter la pierre. L’épilation relève du même cycle de souffrance, de labeur pénible qui, au bout du compte, se révèle vain et nous oblige à recommencer.

Cet article entame une série d’articles sur les poils, et je voudrais commencer par écrire les raisons pour lesquelles l’épilation n’a jamais été un plaisir ni un soin, mais bien une torture infligée par la société.

1- Douleur physique

Est-il besoin de vous le préciser, l’épilation est extrêmement douloureuse physiquement. L’image habituelle est celle de l’épilation à la cire: on applique une matière brûlante sur votre peau, à des endroits pourtant sensibles: les aisselles, le pubis, la zone derrière les genoux sont des endroits où la peau est très fine et sensible, et pourtant, nous n’hésitons pas à la brûler en premier lieu. Ensuite, j’ai l’impression que tout le monde n’a pas encore pris la mesure de la chose mais épiler c’est ARRACHER un poil. Vous arrachez quelque chose qui pousse naturellement sur votre corps. Le bulbe, qui a créé le poil, est traumatisé. Arracher, c’est un mot brutal, et pourtant c’est le mot le plus approprié pour décrire l’épilation. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer qu’on ne dit pas « arrachage de poil » mais « épilation »: épiler est le fait d’enlever les poils mais il ne désigne pas le moyen utilisé pour cela. C’est comme si par une opération magique chez l’esthéticienne, vos poils avaient la gentillesse de tomber d’eux-mêmes. Non, on les arrache violemment.

Certain.e.s vont répondre non car on peut ne pas utiliser de cire. Je réponds d’abord ceci: il y a une injonction continuelle à vous épiler à la cire. Si vous avez l’audace de chercher une méthode moins horrible, à  savoir le rasage, on vous menace: vos poils vont repousser plus vite, et plus gros, et plus noirs, et ça va faire encore plus mal, et à la fin, ça ne marchera même plus! Et puis après c’est moche car ça fait des traces! Les esthéticiennes ont particulièrement intérêt à vous menacer de cette manière, car rappelons-le: elles gagnent de l’argent sur le rejet des poils et l’épilation à la cire. Donc non seulement il faut vous épiler, mais il faut BIEN vous épiler: vous faire du mal, confier votre corps et vos parties intimes à un.e tiers.e, et payer très cher et régulièrement pour ça.

Mais voyons les autres méthodes. L’épilateur électrique: contrairement à la bande de cire qui ne nécessite qu’un geste sec et un cri retenu, l’épilateur vous inflige la douleur de l’arrachage en continu pendant de longues, très longues minutes: pour les jambes ça m’a parfois pris une heure, une heure d’arrachage en continu. La crème épilatoire: sachez qu’au bout de quelques essais, cette méthode ne fonctionne plus. La crème ne fonctionne que pour un certain type de poils. Pas pour tous.

Au delà de la douleur « sur le moment », il faut parler de l’inconfort de l’après. Il faut parler de la rougeur de nos jambes en sortant de l’opération. Il faut parler des restes de cire qui refusent de partir et frottent à vos vêtements et infligent une douleur supplémentaire sur une peau traumatisée, rouge vif. Il faut parler du sang, car on peut saigner quand on s’épile. Dans quel monde injuste et horrible on se fiche de saigner à cause d’un diktat de beauté?

Il faut parler de la repousse, qui vous fait vous gratter de partout pendant des journées entière le temps que le poil repousse. Et plus vous grattez, plus ça gratte. Comme des piqures de moustiques continuellement sur toutes vos jambes, votre entre jambe, vos aisselles.

Il faut parler des poils incarnés, les poils qui poussent sous la peau sous la forme de boutons et qui sont assez désagréables voir douloureux.

L’épilation c’est tout ça, toute cette douleur physique pour simplement s’autoriser à passer un après midi à la piscine. Et ce, toutes les deux semaines si vous avez de la chance, car pour celles qui se rasent, c’est tous les jours.

2- Douleur psychologique

Avec la torture physique vient toute la torture mentale. Pour ma part l’épilation a toujours été un enfer de complexes.

Merci aux esthéticiennes, qui commentent mes poils: ah bah ils sont bien longs ! Réprimande parce qu’on est pas venue depuis longtemps, et punition, car en effet on vous dit que plus vous attendez pour revenir plus ça fera mal, et en un mot, si vous avez mal, c’est bien mérité, vous n’aviez qu’à BIEN vous épiler, régulièrement.

« Et ceux-là? » disaient les esthéticiennes en désignant mon duvet des pieds, des orteils, sous entendu: ceux là aussi, il faut les arracher. Bien évidemment, quand t’as 13 ans, tu dis d’accord, puisqu’une adulte te dit que ce n’est pas bien d’avoir des poils là. Je dis bien 13 ans car là aussi on l’oublie rapidement: l’épilation, c’est dès les premiers poils, car même les très jeunes filles n’ont pas le droit à un peu de répit. Donc dès la puberté, il faut s’arracher les poils et les chasser comme la plus sale des productions de notre corps. La puberté peut arriver à 16 ans, mais elle peut aussi bien arriver à 12. Donc à 12 ans, on vous dit: épilez votre maillot pour aller à la piscine. Avant même d’aller voir le gynécologue pour la première fois de leur vie et pour des raisons de santé, certaines ont dû confier leur entre jambe à une esthéticienne pour une séance de torture, alors qu’à un certain âge, aucun adulte ne devrait pouvoir accéder à cet endroit, et surtout pour infliger ce genre de douleur. Parfois, la puberté arrive alors que nous ne sommes que des enfants, mais la société nous demande de commencer à apprendre à être sexy et désirable et correcte physiquement.

L’épilation c’est aussi la prise de tête: je ne peux pas porter ce short, je ne peux pas aller à la piscine, je ne peux pas porter ce débardeur, je ne peux pas sortir, je ne peux pas faire l’amour, je ne peux pas aller voir mon copain (heteronormativité ici puisque rappelons le, l’injonction à l’épilation est beaucoup plus considérable dans les couples hétérosexuels que dans les couples homosexuels), je ne peux pas lever les bras, je ne peux pas écarter les jambes en maillot, tout ça parce que nous avons juste des poils.

L’épilation c’est scruter ses jambes/son entre jambe etc pendant tout l’été, armée d’une pince à épilée, pour retirer le poil dès qu’il pointe le bout de son nez, parfois, il n’est même pas encore sorti qu’on le fait sortir. Je parle de ce que je connais, je l’ai fait, j’ai passé l’été à me regarder les jambes à la loupe et à m’épiler à la pince à épiler les poils avant même qu’ils arrivent.

L’épilation c’est refuser son corps au naturel. Il y a beaucoup de violence dans l’idée de refuser les poils au point de ne même pas accepter d’en voir sur son corps. Les épiler avant même qu’ils n’apparaissent, nier leur existence, faire comme si ils n’avaient jamais existé. C’est pour ça que les gens sont si choqués de voir mes poils aujourd’hui: ils ne savaient pas qu’il était possible pour une femme d’avoir des poils de 3cm sous les bras, et noirs, tout simplement parce que les femmes chassent le poil à l’extrême, et ce en silence, car apparemment nous sommes priées de nous épiler en cachette: on m’a dit de ne pas m’épiler dans le salon pour ne pas gêner les hommes de la maison. Nous gênons les hommes, avec notre corps. À la télé, dans la pub, les femmes qui s’épilent n’ont pas de poils. De fait, le poil n’existe pas. Si je n’avais pas arrêté de m’épiler, je n’aurais jamais su à quoi ressemblent vraiment mes poils, je n’aurais pas connu mon corps tel qu’il est. C’est pourquoi j’affirme qu’il y a de la violence symbolique dans le fait de s’épiler, car on refuse de connaître et de reconnaître son corps, on refuse d’admettre que cela pousse sur nous.

Il y a encore plus de violence dans l’épilation définitive: on déteste à ce point quelque chose de notre corps qu’il nous faut la supprimer pour toujours. Il faut annihiler cette part de nous, apparemment, la refuser purement et simplement, sans compromis. Mais qu’on ne s’y trompe pas, si les femmes s’épilent définitivement, c’est moins par peur des poils que par ras le bol de toute cette torture que représente l’épilation. On veut en finir avec tout ça, avec la souffrance. Alors on s’ampute définitivement. La violence suprême faite à notre corps.

3- Prendre soin de soi

Cette torture physique et mentale, on appelle ça « prendre soin de soi ». Après avoir lu ces lignes, j’espère que vous comprendrez la dérision qui est à l’oeuvre quand on dit que s’épiler c’est prendre soin de soi. Se brûler la peau, s’arracher une partie du corps, s’exposer nue face à des inconnu.e.s culpabilisantes qui nous couvrent de honte dès 12 ans, s’empêcher de vivre pour quelque chose qui pousse tout à fait naturellement sur soi, ce serait prendre soin de soi? Je ne crois pas.

Certains pensent, selon ces termes insensés et hypocrites, que moi, en laissant pousser mes poils, en refusant tout ça, je ne prends pas soin de moi, je me néglige, je ne me respecte pas. Laissez-moi vous dire que je ne me suis jamais autant respectée et soignée que depuis que j’ai accepté mon corps tel qu’il est.

 

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5 commentaires sur “S’épiler n’est pas prendre soin de soi

  1. le mythe de Sisyphe ! C’est carrément ça ! Merci pour cet article qui fait du bien. Reste que, quand bien même on décide de prendre enfin soin de soi en laissant son corps à l’état naturel, le regard des autres reste difficile à affronter (c’est mon cas), dû à des années de formatage. J’imagine que ça viendra avec le temps 🙂

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  2. Tout à fait d’accord avec toi ! En plus les gens se permettent de juger et de dire que c’est moche… Entre etre trouvée moche par des inconnu.e.s ou souffrir pendant des heures en complexant, je choisie la première option ! 😊 très bon article en tous cas !

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    1. Merci beaucoup. Oui complètement, le critère de l’esthétique n’a pas lieu d’être, d’abord parce que nous ne sommes pas obligées d’être belles partout et ensuite parce que ce « goût » est totalement formaté par une société qui croit que les femmes sont imberbes.

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      1. Oui c’est pénible ce genre de stéréotypes… Aux hommes on leur impose d’être forts et aux femmes jolies… Tout a fait, c’est pas un simple gout subjectif en fait c’est juste parce que c’est une norme…

        Aimé par 1 personne

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