Être apolitique: solution miracle?

En ces temps de mouvements sociaux et de discours politiques très présents, on entend régulièrement: « ah mais moi je suis a politique! ». Depuis certains blocus d’université, certains se proclament « neutres ».

Le problème ne se situe pas dans le fait de refuser une discussion politique, car étant moi-même convaincue de certaines choses, je trouve certaines discussions inutiles et lourdes. Cependant j’observe que souvent ce motif de fuite de la discussion est souvent incohérent et surtout utile pour se déresponsabiliser et éviter de réfléchir par soi-même sur certains sujets.

Être apolitique et vivre sur une île déserte

D’abord je voudrais dire que faire de la politique ce n’est pas simplement voter aux élections présidentielles, être politique ce n’est pas forcément être une de ces personnes qu’on voit dans les médias. Pour moi la politique est la vie ensemble, elle concerne la société entière. La pensée politique est la manière de penser l’organisation d’une société, l’organisation dans la polis, c’est-à-dire la cité. Ainsi, nous ne sommes pas seulement des pro Mélenchon ou des pro Macron, nous sommes des citoyens, inscrits dans une société donnée, et ayant une vision de la justice, de l’égalité et du vivre ensemble. Du coup, pour moi, en tant que nous faisons partie d’une société, la politique nous concerne et nous avons un rôle à y jouer. Si le gouvernement décide que tout le monde doit désormais porter un uniforme, même si vous ne vous sentez pas concernés, vous serez en situation de devoir le faire au risque d’être hors la loi. Nous vivons selon des lois, dans un contexte régulé par la politique, et nous ne pouvons pas faire mine de ne pas le voir ou faire semblant de ne pas se sentir concerné par une hausse des impôts par exemple. On peut encore moins ignorer la politique lorsqu’on fait partie d’une communauté explicitement pourchassée par l’Etat, lorsqu’on ne peut pas se marier ou aimer légalement, lorsqu’on nous refuse l’accès à une plage. Et même si vous n’êtes pas concernés directement par certaines mesures (au hasard, la loi ORE et la privatisation de la SNCF), si la détresse des autres et l’injustice n’évoquent aucune forme de compassion ou d’intérêt chez vous, je ne trouve rien à vous dire, car vous n’entrez pas dans mon champ de vision et d’intérêt. Bref, en résumé, selon moi, ce n’est pas possible de ne pas être concerné et impliqué dans la politique.

Être apolitique mais donner son avis quand même 

Comme je l’ai dit, je voudrais au moins une certaine forme d’honnêteté et de cohérence dans l’apolitisme. Etre apolitique, c’est ne pas se mêler de politique, il y a un -a privatif, vous êtes donc sans opinion sur la société et son fonctionnement. Donc quelle que soit la décision, le mouvement, l’idée politique, vous n’avez pas d’avis à donner. Or je n’ai pas l’impression que ces si nombreuses personnes qui se proclament apolitiques pratiquent cette absence d’avis et ce silence. J’entends ces « apolitiques » dénigrer les grévistes de la SNCF et leurs privilèges, j’entends des étudiant.e.s « neutres » se moquer des étudiant.e.s engagé.e.s et mobilisé.e.s ou les insulter (apparemment pour elleux être engagé.e dans un mouvement social c’est être un.e branleur.euse, no comment). J’entends des « apolitiques » se plaindre de payer trop d’impôts, de recevoir des amendes pour excès de vitesse, en bref, de tout ce qui a été décidé sans eux car ils ont refusé de s’impliquer dans les débats. Certain.e.s se revendiquent apolitiques et neutres mais viennent se plaindre que les décisions politiques se fassent sans elleux. Ielles ne veulent pas participer aux Assemblées Générales étudiantes, ne se sentent pas concerné.e.s, mais revendiquent le fait qu’on ne leur impose pas nos décisions et notre politique, alors qu’ielles subissent déjà une politique en place dont ielles disent ne rien avoir à faire. Défendre une politique en place, souhaiter que rien ne change, c’est prendre parti. On n’est pas apolitique quand ça nous arrange, on n’est pas apolitique quand on veut faire respecter nos intérêts personnels seulement. Soit vous êtes a politiques et vous laissez les choses se faire sans vous soit vous vous engagez et vous renoncez à cette précieuse neutralité.

Le paradis de la neutralité

De la même façon que les apolitiques pensent échapper à la politique dominante, ils prétendent échapper à l’idéologie et à la subjectivité. On peut remarquer que l’usage du mot neutre est sensé conférer à ces personnes une certaine objectivité, puisqu’elles prétendent « ne pas prendre parti ». De plus, ces personnes peuvent aussi prétendre être pacifique et calmes, puisque neutres et ne prenant pas part aux « luttes » et aux « combats », à l’inverse des militants en colère et véhéments. En somme, beaucoup de personnes pensent qu’en évitant de prendre partie et en évitant surtout les comportements radicaux, ils auront plus raison que les autres, ils seront plus proches de la vérité car la vérité se situerait dans l’équilibre parfait. Au final, la neutralité semble être cette terre paradisiaque où l’on a forcément raison, où on est tolérant.e, où on est pacifiste et équilibré.é. Mais malheureusement je voudrais vous rappeler que ne pas choisir, c’est choisir. Ne pas prendre de parti, c’est prendre un parti. Vous n’êtes pas en équilibre, vous êtes une troisième proposition, celle de l’indifférence (« la politique ne m’intéresse pas »). Votre neutralité n’effacera pas les injustices, elle vous permettra simplement de les regarder sans culpabilité. Ainsi, être apolitique ne fait l’objet d’aucun risque, puisqu’en lançant ce terme, vous revendiquez implicitement votre droit de ne pas vous intéresser aux affaires politiques, vous évitez d’être pris pour cible par les personnes engagées dans un chemin politique particulier. Donc le parti que vous prenez, c’est celui de la tranquillité sociale, intellectuelle et morale. C’est pourquoi je me permet de vous rappeler qu’être neutre ne vous donne pas plus raison que les autres; vous n’êtes pas meilleurs qu’eux.

En somme, chacun.e a tout à fait le droit de choisir sa démarche politique, je n’oblige personne à s’engager et encore moins à militer. Je voudrais simplement que chacun.e réfléchisse à ceci: pensez-vous vraiment que vous n’avez pas d’opinion politique ni d’idéologie? J’appelle aussi chacun.e à ne pas répéter bêtement les discours entendus par ci et par là, grévistes chieur.euse.s, bloqueur.euse.s branleur.euse.s, en somme, à ne pas prendre de parti pour de vrai, car être apolitique n’empêche pas d’avoir un esprit critique et indépendant. J’invite donc à un peu plus de respect et d’humilité de la part des apolitiques envers celleux qui s’engagent. 

Publicités

2 commentaires sur “Être apolitique: solution miracle?

  1. C’est un très bon article, très clair et pédagogique, bravo ! J’apprécie beaucoup la découverte de ton blog, je m’y retrouve pas mal, dans la démarche, les thèmes des articles etc. Effectivement se déclarer apolitique est souvent une technique de fuite de la confrontation, personne n’est entièrement « apolitique » dans la mesure où on a tous intégré des valeurs, des discours, des comportements, une certaine vision du monde… On est au mieux « apartisan », mais comme tu le dis, ne pas choisir c’est encore choisir. Et pour citer Howard Zinn « on ne peut pas être neutre dans un train en marche » : lorsqu’une idéologie domine, être apolitique, c’est accepter l’ordre existant

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s